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Les dromadaires ont une bosse, les chameaux en ont deux, c’est entendu. Mais bien que leur silhouette nous soit familière, nous n’en savons souvent pas beaucoup plus sur ces animaux mystérieux, prodiges d’adaptation au milieu désertique. Faisons un peu mieux leur connaissance.

Le chameau et le dromadaire constituent le genre Camelus, qui fait partie de la famille plus large des camélidés, laquelle comprend également des espèces sans bosse, comme le lama, qui vivent en Amérique du sud. Les chameaux se rencontrent surtout en Asie centrale, et les dromadaires en Afrique du nord, au Moyen-Orient et en Australie. La divergence entre les deux espèces est récente, si bien que celles-ci sont interfécondes. L’hybride, qui possède une bosse unique et légèrement subdivisée, est non seulement viable mais aussi le plus souvent fertile.

Des animaux parfaitement adaptés au désert

Les principales caractéristiques du désert sont la sécheresse, la pauvreté de la végétation, la présence de sable et de forts vents, ainsi que les températures extrêmes. Chameaux et dromadaires présentent des adaptations à l’ensemble de ces éléments.

Le manque d’eau est la principale contrainte qui s’exerce sur les animaux vivant dans le désert. Les chameaux et les dromadaires sont capables de survivre sans boire pendant plusieurs mois d’affilée. Cela est rendu possible par un ensemble de mécanismes de limitation des pertes hydriques. Les urines sont extraordinairement concentrées (en urée, potassium et chlore notamment), jusqu’à deux fois plus que l’eau de mer. Les selles sont quasiment sèches. Les naseaux peuvent se fermer complètement et ne s’ouvrent que pour inspirer et expirer, ce qui réduit la dissipation de l’eau. Enfin, les chameaux et les dromadaires ne régulent pas leur température interne aussi strictement que les autres mammifères, celle-ci pouvant varier sans dommage entre 34 °C et 42 °C. Les pertes d’eau s’en trouvent minimisées, les chameaux et les dromadaires ne commençant à transpirer que lorsque leur température corporelle dépasse 41 °C. À l’inverse, ils peuvent boire plus de 100 litres d’eau en quelques minutes. L’ingestion d’une telle quantité d’eau serait impossible aux autres mammifères car cela conduirait à faire éclater leurs globules rouges mais ceux des chameaux et des dromadaires ont une forme particulière, ovale, qui leur permet de gonfler sans éclater.

La sécheresse du désert s’accompagne d’une pauvreté de la végétation. Les chameaux et dromadaires sont des herbivores qui se nourrissent de graines, d’herbes et de feuilles. Ils possèdent des lèvres charnues et extrêmement dures qui leur permettent de manger les plantes épineuses du désert. Leur estomac, comme celui des ruminants, permet la régurgitation des aliments vers la bouche où ils sont de nouveau mastiqués avant d’être digérés. Cela permet de maximiser l’assimilation des éléments nutritifs. Les chameaux et les dromadaires sont capables de supporter la privation de nourriture sur une longue durée. C’est là qu’interviennent les bosses : contrairement à ce que l’on pense parfois, ce ne sont pas des réserves d’eau mais de graisse, qui peuvent peser plusieurs dizaines de kilogrammes. Lorsque l’animal est bien nourri, sa ou ses bosses sont bombées ; dans le cas contraire, elles sont flasques et peuvent pendre sur le côté.

Dans le désert, il faut également se protéger du sable charrié par le vent. C’est pourquoi les yeux des chameaux et des dromadaires possèdent une double rangée de longs cils denses formant une barrière protectrice. La capacité des naseaux à se fermer à volonté participe également à la protection contre le sable. Les pieds, larges et élastiques grâce à leurs coussinets plantaires bien rembourrés, facilitent la marche en terrain sableux. Celle-ci se fait à l’amble, comme chez les girafes et les éléphants, c’est-à-dire en avançant simultanément les pattes du même côté, les droites puis les gauches. Cela procure une meilleure stabilité lors de la marche dans le sable.

Pour lutter contre les chaleurs extrêmes, la concentration des graisses sous forme de bosses présente deux avantages. D’une part, la graisse étant isolante, sa concentration permet une dissipation de la chaleur plus importante que si elle était répartie uniformément sous la peau. D’autre part, l’accumulation sur l’échine permet de protéger cette partie du corps, qui est la plus exposée au soleil. Tandis que les dromadaires vivent exclusivement dans des déserts chauds, les chameaux vivent dans des déserts plus froids et doivent donc affronter non seulement des chaleurs extrêmes mais aussi de grands froids. C’est pourquoi ils possèdent en hiver une fourrure épaisse et laineuse, qui tombe par grosses touffes au printemps.

Toutes ces adaptations font des chameaux et des dromadaires des animaux très résistants dans leur milieu naturel. Un dromadaire peut vivre 50 ans et un chameau 70 ans.

Un mode de vie grégaire et nomade

L’étude du mode de vie naturel des chameaux et des dromadaires se heurte à une difficulté : la quasi-totalité des individus actuellement vivants sont domestiques. Il existe toutefois deux populations vivant en liberté qui ont pu faire l’objet d’études : les dromadaires féraux d’Australie et les chameaux sauvages de Tartarie.

Environ 20 000 dromadaires ont été importés en Australie au XIXe siècle au moment de la colonisation européenne. Avec l’apparition des véhicules à moteur dans les années 1920, les dromadaires ont perdu leur intérêt économique et ont été abandonnés dans la nature. Ils sont ainsi passés de domestiques à sauvages, ce sont des animaux féraux. Dans un milieu dépourvu de ses prédateurs naturels, la population de dromadaires a connu une croissance florissante et compte aujourd’hui plus d’un million d’individus.

Les dromadaires australiens vivent en groupes. En dehors de la période de reproduction, il existe des groupes de femelles accompagnées de jeunes et des groupes de mâles. Les groupes de femelles, constitués d’une dizaine d’individus en moyenne, sont stables. Les groupes de mâles, plus petits, sont instables (un individu peut changer plusieurs fois de groupe dans la même journée). Au début de la saison de reproduction, en avril-mai (à l’automne donc, dans l’hémisphère sud), les mâles adultes sont en rut et se disputent l’accès aux femelles. Les plus forts prennent le contrôle d’un groupe de femelles, en chassent les jeunes mâles et le dirigent ensuite pendant 3 à 5 mois.

Les différents groupes de dromadaires sont nomades. Ils n’ont pas de territoire fixe et migrent constamment vers des lieux plus favorables, c’est-à-dire possédant des sources d’eau et, paradoxalement, une végétation peu dense, probablement pour se garder des prédateurs (bien que ceux-ci soient inexistants en Australie). Les groupes se déplacent également en fonction de contraintes sociales. En particulier, les groupes de femelles dirigés par un mâle ont tendance à s’éviter mutuellement. Au total, les dromadaires sont très mobiles et un individu parcourt en moyenne plus de 1 000 kilomètres par an.

Les chameaux sauvages de Tartarie sont les derniers chameaux à n’avoir jamais été domestiqués. Ils vivent essentiellement dans le désert de Gobi, à cheval sur la Mongolie et la Chine, et constituent une population d’environ 1 000 individus, considérée en danger critique d’extinction.

Le mode de vie des chameaux sauvages de Tartarie est similaire à celui des dromadaires d’Australie. Du point de vue de la structure sociale, on observe des groupes de 5 à 20 individus constitués d’un mâle dominant, de femelles et de jeunes, les autres mâles étant exclus et vivant seuls. Les chameaux sauvages sont également nomades, en migration constante, même lorsque les conditions sont favorables. Un individu parcourt en moyenne environ 5 kilomètres par jour, et cette distance peut dépasser 70 kilomètres en une seule journée

En résumé, les chameaux et les dromadaires sont des animaux que l’évolution a façonnés pour la vie dans le désert et qui vivent naturellement en groupes extrêmement mobiles. On comprend dès lors à quel point la vie dans les cirques, où ils sont très présents, leur est inadaptée. L’humidité parfois importante qu’on rencontre dans des pays comme la France est mal tolérée par les chameaux et les dromadaires, qui peuvent développer des maladies telles que la tuberculose et la coccidiose, laquelle touche particulièrement les chameaux de cirque. De plus, les petits groupes qu’ils forment entre eux ne reconstituent pas leur structure sociale naturelle. Enfin, leur besoin de marcher sur de longues distances ne peut être satisfait. Quand on voit les numéros affligeants qu’on leur fait faire – en général, ils font le tour de la piste en courant dans le bruit et sous la menace d’un fouet – on se dit que tout ça n’en vaut pas la peine. Les chameaux et les dromadaires ne sont pas des jouets.

Références

Anctil M. 2015 Tout savoir sur les chameaux (e-book).

Köhler-Rollefson IU. 1991 Camelus dromedarius. Mammalian Species. 375:1-8. (doi: 10.2307/3504297)

The Bactrian Camels Genome Sequencing and Analysis Consortium. 2012 Genome sequences of wild and domestic bactrian camels. Nature Communications. 3:1202. (doi: 10.1038/ncomms2192)

Dorges B, Heucke J. 1996 Ecology, Social Organization & Behavior of the Feral Dromedary Camelus Dromedarius (L.1758) in Central Australia.

Kaczensky P, Adiya Y, von Wehrden H, Mijiddorj B, Walzer C, Güthlin D, Enkhbileg D, Reading RP. 2014 Space and habitat use by wild Bactrian camels in the Transaltai Gobi of southern Mongolia. Biological Conservation. 169:311–318. (doi: 10.1016/j.biocon.2013.11.033)