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L’empathie chez les rats

Les rats sont des animaux étonnants. On les savait intelligents, sociaux et même rieurs. On leur découvre maintenant de surprenantes capacités d’empathie.

À la fin des années 2000, la neurobiologiste Peggy Mason et ses collaborateurs s’interrogeaient sur l’origine – biologique ou culturelle – de l’empathie chez les humains. Ils ont eu l’idée de rechercher des comportements prosociaux, c’est-à-dire orientés vers le bien-être d’autrui, chez des animaux non humains. Si de tels comportements prosociaux étaient retrouvés, leur origine ne pourrait être que biologique. Intelligents et sociaux, les rats étaient les candidats parfaits pour ce genre d’étude. C’est ainsi que l’aventure a commencé.

Les rats font preuve d’empathie

Pour mettre en évidence des comportements prosociaux, il fallait mettre des rats dans une situation où ils auraient la possibilité de venir en aide à un congénère en détresse sans en retirer de bénéfice personnel. Le dispositif expérimental, qu’on peut voir ici, est le suivant. Un rat peut se déplacer librement dans une chambre (50 cm x 50 cm) au milieu de laquelle se trouve un tube en plexiglas dans lequel est enfermé un second rat, ce qui constitue pour celui-ci une source de stress. Le tube possède un mécanisme qui permet de l’ouvrir mais seulement de l’extérieur et donc uniquement par le rat libre. L’expérience se focalise sur le comportement du rat libre face à la détresse du rat piégé : va-t-il ouvrir le tube ? Les rats n’ont pas reçu d’entraînement préalable, ils sont testés chaque jour pendant une heure, sur une période de douze jours.

Tout d’abord, il faut noter qu’ouvrir le tube n’est ni naturel ni facile. En effet, celui-ci est placé au centre de la chambre. Or, en tant que proies, les rats ont tendance à éviter de s’exposer ; ils se sentent donc plus à l’aise à la périphérie de la chambre qu’en son centre. De plus, comme on ne leur a pas montré comment ouvrir le tube, ils doivent trouver la solution tout seuls. Au total, les rats n’ouvrent généralement pas le tube le premier jour. Mais par la suite, environ 75% des rats le font (nous reviendrons sur les autres 25%). Une fois qu’un rat a libéré son congénère lors d’une session, il le refait à la session suivante mais plus rapidement, avec de plus en plus d’efficacité au fil des sessions.

Ainsi, bien que cela leur demande un effort, les rats ouvrent le tube session après session. Mais pourquoi ? Une première hypothèse serait qu’ils soient mus par la curiosité ou qu’ils aiment jouer avec le mécanisme. Mais lorsque le tube est vide ou lorsqu’il contient un faux rat en peluche, les rats ne l’ouvrent pas. Il faut donc chercher une autre explication. Comme les rats sont des animaux extrêmement sociaux qui recherchent la compagnie de leurs congénères en toute circonstance, il se pourrait que les rats libres ouvrent le tube simplement pour avoir l’opportunité d’interagir avec l’autre rat. Pour tester cette hypothèse, les chercheurs ont modifié le dispositif de sorte que les rats puissent libérer leur congénère mais que celui-ci se retrouve alors dans une chambre séparée, sans possibilité d’interaction. Dans cette nouvelle condition expérimentale, les rats continuent de libérer le rat piégé, de façon répétée, alors même qu’ils n’ont aucun bénéfice personnel à en retirer. Finalement, la seule explication qui reste est que les rats ouvrent le tube pour venir en aide à leur congénère parce qu’ils se soucient de son bien-être.

Les rats sont prêts à faire un effort pour ouvrir le tube. C’est donc qu’ils attachent de la valeur au fait de secourir un congénère. Une autre chose à laquelle les rats attachent de la valeur est… le chocolat ! Sans surprise, lorsque le tube contient des pépites de chocolat au lieu du congénère piégé, les rats ouvrent le tube et mangent la totalité du chocolat. L’expérience suivante met en balance l’attrait du comportement prosocial et celui du chocolat : il y a désormais deux tubes dans la chambre, l’un contenant un congénère piégé et l’autre du chocolat. On observe alors que les rats ouvrent les deux tubes. L’ordre dans lequel ils le font est important : ils peuvent manger tout le chocolat puis libérer l’autre rat ou libérer l’autre rat et partager le chocolat avec lui. Environ 50% des rats commencent par libérer leur congénère (cette proportion ne diminue pas au fil des sessions, ce qui prouve qu’ils savent ce qu’ils font). Les rats éprouvent donc la même urgence à libérer un congénère qu’à dévorer du chocolat. Ce n’est pas rien !

Au cœur de l’empathie, la contagion émotionnelle

Imaginons qu’une personne ait secouru, au péril de sa vie, un enfant en train de se noyer. Si on l’interrogeait par la suite, elle pourrait dire quelque chose comme : « j’ai réalisé que la seule chance de sauver l’enfant était de me jeter à l’eau, c’était dangereux mais c’était la chose à faire », ou bien : « j’ai perçu la détresse de l’enfant, je n’ai pas réfléchi, j’ai sauté ». Dans le premier cas, la personne prend une décision rationnelle. Dans le second, elle a en quelque sorte absorbé l’état émotionnel de l’autre et c’est le nouvel état émotionnel dans lequel elle se trouve qui détermine son action. Ce phénomène s’appelle la contagion émotionnelle.

À l’occasion d’une deuxième étude, la même équipe de chercheurs s’est attachée à déterminer le mécanisme qui déclenche les comportements prosociaux chez les rats : serait-ce la contagion émotionnelle ? Les chercheurs ont conduit le même type d’expériences que dans la première étude, mais en se focalisant sur le stress des rats.

Dans une première expérience, le rat piégé a reçu du midazolam, un anxiolytique de la famille des benzodiazépines, ce qui diminue, voire abolit, son stress. On observe alors que les rats libres n’ouvrent pas le tube. Cela montre que lorsque les rats libèrent leur congénère, c’est en réponse à son stress. Si le rat piégé n’est pas stressé, les rats libres ne ressentent pas le besoin de lui venir en aide.

L’expérience décisive consiste, à l’inverse, à administrer l’anxiolytique aux rats libres mais pas au rat piégé. Dans cette configuration, la contagion émotionnelle ne peut pas se faire : le rat piégé est stressé mais les rats libres non. On observe alors que les rats libres cessent de libérer le rat piégé (mais ils continuent à ouvrir le tube s’il contient du chocolat). Il est donc nécessaire qu’ils éprouvent eux-mêmes le stress pour venir en aide à leur congénère.

Enfin, lorsque aucun rat ne reçoit d’anxiolytique, on constate, par la mesure du taux sanguin de corticostérone, que la présence du rat piégé constitue un stress pour les rats libres. Ce n’est pas surprenant : c’est justement ce stress qui les conduit à libérer le rat piégé. De façon plus intéressante, les 25% de rats libres qui n’ouvrent jamais le tube sont ceux qui sont les plus stressés par la présence du rat piégé. Cela suggère que ce n’est pas par indifférence qu’ils ne viennent pas en aide à leur congénère. Au contraire, il semble plutôt qu’ils soient contaminés par le stress du rat piégé au point d’en être comme paralysés.

Tous ces résultats montrent le rôle central de la contagion émotionnelle dans les comportements prosociaux des rats : les rats ne viennent en aide à leur congénère que si celui-ci est stressé et que s’ils peuvent intérioriser son stress. Mais si la contagion émotionnelle est trop intense, ils deviennent incapables d’aider leur congénère.

 

En résumé, les rats sont des animaux empathiques, désireux d’aider leurs congénères dans la détresse, même s’ils ne doivent en tirer aucun bénéfice. La perspective de venir en aide à un congénère exerce un attrait aussi puissant que le chocolat lui-même. C’est la contagion émotionnelle qui est à la source de tels comportements prosociaux. Tous ces éléments font que les rats sont désormais étudiés pour comprendre les mécanismes de l’empathie chez l’humain. En un sens, c’est un bel hommage rendu à ces nobles animaux.

 

Sources :

  • Ben-Ami Bartal I, Decety J, Mason P. 2011 Empathy and pro-social behavior in rats. Science 334, 1427–1430. (doi:10.1126/science.1210789)
  • Ben-Ami Bartal I, Shan H, Molasky NMR, Murray TM, Williams JZ, Decety J, Mason P. 2016 Anxiolytic Treatment Impairs Helping Behavior in Rats. Front. Psychol. 7:850. (doi: 10.3389/fpsyg.2016.00850)
  • Life as a Rat with a Fancy Neocortex Peggy Mason Skepticon 7