Les corneilles : des intellectuelles de haut vol

Vous connaissez ces oiseaux, noirs de la pointe du bec au bout de la queue, qui font nos poubelles tout en arborant des airs princiers ? Ce ne sont pas des corbeaux mais des corneilles. De véritables surdouées.

La science longtemps a sous-estimé l’intelligence des oiseaux. L’idée qui prévalait était que, pour permettre le vol, l’évolution des oiseaux avait conduit à minimiser le poids de tous les organes, cerveau compris. Les oiseaux seraient donc condamnés à être intellectuellement limités. On pensait en effet que l’intelligence était déterminée par la taille du cerveau. Mais, à partir des années 1990, on s’est aperçu que les perroquets et les corvidés possèdent des capacités cognitives remarquables, semblables à celles des primates, qui leur ont valu le sobriquet paradoxalement flatteur de « singes à plumes ».

La famille des corvidés est celle des corbeaux, des corneilles, des geais, ou encore des pies. Ces oiseaux sont présents dans toutes les régions du monde à l’exception des pôles. En France, c’est la corneille noire qu’on rencontre en milieu urbain. Elle est entièrement noire, contrairement au corbeau freux, dont le bec est clair et qui vit plutôt en zone agricole. Le grand corbeau, quant à lui, est plus imposant, très rare, et présent surtout en montagne.

Le cerveau des corvidés est certes petit en taille absolue et il ne possède pas les structures qui, chez les mammifères, sont associées aux processus cognitifs supérieurs. Mais relativement à la taille de leur corps, les corvidés ont des cerveaux qui ne sont pas petits du tout. Ainsi, le quotient d’encéphalisation (qui reflète le rapport entre la masse du cerveau et la masse totale de l’organisme) est le même chez le corbeau, la corneille et le chimpanzé. De plus, l’architecture cérébrale des corvidés est complètement différente de celle des primates. Il n’y a pas de circonvolutions et les neurones sont courts et groupés de façon extrêmement dense, si bien que le cerveau des corvidés contient à peu près le même nombre de neurones que celui des grands singes. Les performances cognitives des corvidés, associées à une architecture cérébrale différente de celle des primates, amènent à parler de convergence évolutive : l’évolution a pris deux chemins indépendants pour arriver à des résultats fonctionnellement semblables (de la même façon par exemple que les cétacés ont des nageoires tout comme les poissons).

C’est au milieu des années 1990 que les chercheurs ont fait une observation décisive : les corbeaux de Nouvelle-Calédonie utilisent et même fabriquent des outils. Il s’agit de brindilles qui leur permettent d’extraire des larves de l’écorce des arbres. En façonnant ces brindilles avec leur bec pour les munir de crochets, les corbeaux augmentent leur efficacité. Et lorsqu’un corbeau possède une bonne brindille, il lui arrive de l’emporter en vol avec lui. Depuis, les observations sur l’intelligence des corvidés se sont multipliées. On sait désormais, entre autre, que :

  • les corbeau freux comprennent qu’ils peuvent faire monter le niveau de l’eau d’un récipient en y faisant tomber des cailloux, comme dans la fable d’Ésope La Corneille et la Cruche (les enfants de moins de cinq ans n’y parviennent généralement pas) ;
  • les corbeaux de Nouvelle-Calédonie sont capables de planification ; ils peuvent résoudre des problème multi-étapes dans lesquels un outil est utilisé pour s’emparer d’un autre outil ; 
  • les pies bavardes peuvent se reconnaître dans un miroir ;
  • les corvidés font des réserves de nourriture. Ils doivent les cacher et pouvoir les retrouver, parfois plusieurs mois après. Mais cette stratégie les expose au pillage. C’est pourquoi certains geais buissonniers, s’ils savent qu’ils ont été vus par un congénère, changent leur nourriture de cachette dès qu’ils se retrouvent seuls. De façon intéressante, seuls ceux qui ont déjà pillé eux-mêmes effectuent de tels transferts. Cela témoigne de leur capacité à attribuer des intentions à autrui ; ils possèdent donc ce qu’on appelle une théorie de l’esprit.

Parmi cette famille de surdoués, les corneilles ne sont pas en reste. Vivant en couple, elles effectuent des actions coordonnées pour protéger leur nid, voire pour lancer des attaques contre d’autres nids : l’un des partenaires occupe l’attention de l’adulte pendant que l’autre s’empare d’un œuf ou d’un oisillon. 

Les corneilles sont également capables de reconnaître les visages humains. Dans une expérience, des humains portant un masque ont capturé des corneilles avant de les relâcher. Par la suite, les corneilles ont poussé des cris d’alarme lorsqu’elles voyaient approcher des humains qui portaient le même masque, mais pas s’ils portaient un masque différent, et ce pendant une période de trois ans.

Les corneilles raffolent des noix, mais leur coquille est difficile à casser. En milieu urbain, ces animaux liminaires emploient un outil inattendu : les voitures ! Les corneilles laissent tomber leur noix sur la chaussée et attendent qu’une voiture roule dessus et la casse. Ensuite, pour récupérer la noix en toute sécurité, les corneilles les plus futées ont trouvé la solution : elles jettent la noix au-dessus d’un passage piéton avec feu tricolore et la récupèrent quand le bonhomme passe au vert. Tout simplement ! Ce comportement a été observé notamment au Japon, en Californie et en France.

Une des marques les plus claires d’un esprit intelligent est la capacité à réprimer son impulsivité. C’est une compétence très rare dans le monde animal. Une étude publiée en 2012 a évalué cette compétence chez le grand corbeau et la corneille noire : entre un morceau de pain tout de suite et une autre nourriture plus appétissante (raisin, fromage ou saucisse) un peu plus tard, que vont choisir les oiseaux, et combien de temps sont-ils prêts à attendre ? Le protocole est le suivant. L’expérimentateur se tient devant l’oiseau et lui donne d’une main un morceau de pain. Il ferme ensuite le poing tout en montrant dans l’autre main la récompense d’échange, plus appétissante. Une fois le temps écoulé, l’expérimentateur ouvre le poing pour permettre à l’oiseau d’y redéposer le morceau de pain. S’il le fait, c’est un succès et il reçoit la récompense. Si au contraire l’oiseau mange le morceau de pain ou le rend trop tôt, c’est un échec. Sans surprise, le taux de succès diminue lorsque le délai augmente. Ce taux est de 50% pour un délai de 40 secondes, et le record est obtenu par une corneille nommée Peter qui a été capable de rendre le morceau de pain après plus de 5 minutes. Ces résultats sont du même ordre que ceux des chimpanzés. On observe également une chose surprenante, déjà notée chez les chimpanzés. Les individus qui réussissent le mieux sont ceux qui adoptent certains comportements particuliers pendant l’épreuve : ils posent le morceau de pain par terre plutôt que de le tenir dans leur bec, voire le cachent temporairement dans des fissures. Les oiseaux utilisent ces tactiques probablement pour alléger le coût de l’attente en distrayant leur attention, ce qui suggère une certaine conscience de leurs propres états mentaux. 

La grande intelligence des corvidés est désormais bien établie. Plusieurs hypothèses non mutuellement exclusives ont été avancées pour expliquer son origine : la variété d’habitats et le régime omnivore, qui nécessitent une grande flexibilité comportementale, la richesse des rapports sociaux entre congénères, ou encore la pratique du jeu. Et les corvidés sont de sacrés joueurs ! En témoigne cette vidéo tournée en Russie où l’on voit une corneille mantelée sur un toit enneigé. Elle a trouvé on ne sait où un couvercle en métal. Elle le dispose sous ses pattes et dévale la pente. Une fois arrivée en bas, elle remonte jusqu’en haut avec l’objet dans son bec, le repose et dévale la pente de nouveau. Elle réitère l’opération plusieurs fois. Oui, vous avez bien compris : cette corneille fait de la luge !

Étonnant, non ? 

 

Sources :

  • Olioso G, Corbeaux et corneilles, Paris : Delachaux et Niestlé, 2016.
  • Emery N, L’étonnante intelligence des oiseaux, Versailles : Quæ, 2017.
  • Dufour V, Wascher CAF, Braun A, Miller R, Bugnyar T. 2012 Corvids can decide if a future exchange is worth waiting for. Biology Letters 8, 201-204. (doi:10.1098/rsbl.2011.0726)
  • Pouydebat E, L’intelligence animale, Paris : Odile Jacob, 2017.