Les poissons ont des personnalités

La personnalité est ce qui rend chaque individu unique. À leur façon, les chiens et les chats ont aussi leur personnalités. Mais les poissons, vraiment ? Oui, vraiment.

Certaines personnes sont courageuses, amicales, d’autres sont méfiantes ou encore manipulatrices. Cela semble naturel mais, si on veut poser la question de l’existence de personnalités chez les animaux non humains, il faut d’abord expliciter  la notion de personnalité et définir des critères objectifs permettant de la mettre en évidence.

La notion de personnalité chez les animaux humains et non humains

La première chose à noter à propos de la personnalité est qu’il s’agit d’une notion différentielle : la personnalité d’un individu n’existe que par comparaison avec celle d’autres individus. Par exemple, dire qu’une personne est extravertie, c’est signifier qu’elle l’est plus que la majorité des gens. La notion de personnalité est également multidimensionnelle : les gens sont plus ou moins altruistes ou égoïstes,  audacieux ou prudents, froids ou chaleureux, etc. Ces différentes dimensions sont largement indépendantes les unes des autres et, selon chaque dimension, il existe un continuum. Ainsi certaines personnes sont-elles extrêmement froides et d’autres extrêmement chaleureuses, mais la plupart se trouve quelque part entre les deux. Enfin, la personnalité suppose également une forme de permanence dans le temps et de cohérence à travers différents contextes. Par exemple, une personne agressive qui l’a été hier avec un collègue le sera peut-être demain avec un inconnu.

Pour étudier la personnalité chez les humains, on peut notamment les interroger. Chez les autres animaux, l’étude de la personnalité ne peut pas passer par le langage et nécessite donc l’observation de comportements. Pour mettre en évidence l’existence de personnalités au sein d’un groupe, on recherchera trois éléments :

  • il doit exister une variabilité de comportement d’un individu à l’autre (sans quoi il n’y aurait rien à étudier) ;
  • dans un contexte donné, chaque individu doit avoir un comportement répétable au cours du temps ;
  • d’un contexte à un autre, chaque individu doit avoir un comportement cohérent. Par exemple, les individus les plus prudents face à un prédateur peuvent être aussi les plus circonspects pour explorer un nouvel environnement.

De telles différences de comportement individuel répétables et cohérentes, définissent ce qu’on appelle des syndromes comportementaux. Personnalité et syndrome comportemental sont deux aspects d’une même réalité : le syndrome comportemental est la manifestation de la personnalité qui le sous-tend. C’est pourquoi l’étude de la personnalité chez les animaux non humains consiste à observer des syndromes comportementaux.

Sur cette base, des travaux ont été menés chez de nombreuses espèces (chiens, chats, rongeurs, cochons, etc.). De façon intéressante, certains syndromes comportementaux se retrouvent chez la plupart des espèces étudiées, humains compris : on retrouve systématiquement des différences individuelles en termes d’agressivité, de niveau général d’activité, de sociabilité ou encore d’aversion au risque.

Mais qu’en est-il des poissons ?

La personnalité chez les poissons

L’idée que les poissons puissent eux aussi avoir des personnalités heurte l’intuition. Sont-ils assez intelligents pour cela ? En fait, on peut écarter cette objection sans même s’engager sur le terrain – par ailleurs fort intéressant – de l’intelligence des poissons. Comme le fait remarquer la chercheuse Alison Bell, avoir de la personnalité est en réalité une chose plutôt stupide. En effet, la personnalité étant une forme de permanence comportementale, elle est synonyme de manque d’adaptabilité. Par exemple, la personnalité agressive d’un individu pourra le servir face à un prédateur ou à un rival, mais risque de le handicaper dans un contexte de cour ou d’éducation des petits. Finalement, l’intelligence n’est pas une condition nécessaire à la personnalité, bien au contraire.

De nombreuses études ont été menées sur la personnalités des poissons, dont une, publiée en 2013, dans laquelle les auteurs se demandent s’il existe chez les daurades (ou dorades royales) des différences de personnalité selon un axe « exploration-évitement » : certaines daurades seraient-elles actives et promptes à explorer leur environnement, là où d’autres seraient plus passives et craintives ?

Pour ce faire, le comportement des daurades a été observé dans plusieurs contextes, notamment les tests d’évasion, de migration et de prise de risque. Le test d’évasion consiste à maintenir le poisson dans un filet émergé pendant trois minutes. On mesure alors le temps au bout duquel il tente de s’échapper, le nombre de tentatives d’évasion et le temps total passé à tenter de s’échapper pendant les trois minutes. Ces données sont ensuite agrégées pour calculer un score d’évasion. Lors du test de migration, les poissons sont placés d’un côté d’un aquarium divisé en deux chambres reliées par un tunnel. Au début de l’expérience, le système d’aération est désactivé du côté où se trouvent les poissons, ce qui entraîne une diminution progressive de la concentration en oxygène, laquelle reste normale de l’autre côté. On observe alors au bout de combien de temps chaque poisson passe de l’autre côté, et s’il fait des allers-retours entre les côtés. Là encore, on calcule un score de migration. Enfin, le test de prise de risque est lui aussi réalisé dans un aquarium à deux chambres : l’une sombre, dite « zone de sécurité », et l’autre fortement éclairée et donc potentiellement inquiétante, dite « zone à risque ». Au début de l’expérience, les poissons sont dans la zone de sécurité et on leur donne accès à la zone à risque. Pour les inciter à s’y rendre, de la nourriture y est déposée. On mesure alors le temps mis par chaque poisson pour entrer dans la zone à risque et le nombre d’allers-retours entre les deux zones. On calcule ensuite un score de prise de risque. Tous les poissons passent chaque test deux fois.

La première chose qu’on observe est que les résultats ne sont pas homogènes entre les différents individus. Par exemple, dans le test d’évasion, le nombre de tentatives en trois minutes varie entre 0 et 35. Le point important est que cette hétérogénéité n’est pas aléatoire. Comme tous les tests ont été effectués deux fois, on peut comparer les résultats de chaque individu d’une fois sur l’autre et on observe une certaine répétabilité : les individus qui font le plus de tentatives d’évasion la première fois sont aussi ceux qui en font le plus la deuxième fois, les individus qui mettent le moins de temps à se rendre dans la zone à risque sont statistiquement les mêmes les deux fois, etc. Ainsi, le comportement de chaque daurade est répétable au cours du temps dans un contexte donné.

 

Pour pouvoir parler de personnalité, il faut observer une permanence de comportement non seulement au cours du temps, mais aussi entre différents contextes. C’est tout l’intérêt d’avoir fait des tests distincts. On constate que les daurades qui  tentent le plus de s’échapper sont aussi celles qui sont les plus promptes à migrer lorsque l’oxygène manque et à aller chercher de la nourriture dans la zone à risque (cf. figure). Ainsi, certaines daurades ont en commun d’être actives et exploratrices tandis que d’autres sont plus passives et évitantes. Ces observations mettent donc en évidence chez les daurades des différences de personnalité selon la dimension exploration-évitement.

Cette étude sur les daurades n’est pas du tout isolée. Des travaux similaires ont été menés chez de nombreuses espèces de poissons (perche, carpe, morue, guppy, épinoche, poisson-zèbre, etc.) et y ont mis en évidence l’existence de traits de personnalité tels que l’audace et la timidité, l’activité et la passivité, l’agressivité et la sociabilité.

 

Cette figure montre la corrélation des résultats entre test d’évasion et test de migration. Chaque triangle représente une daurade. La disposition des points selon un axe ascendant reflète le fait que, statistiquement, les daurades qui tentent le plus de s’échapper sont aussi celles qui migrent le plus rapidement. D’après Castanheira et al, 2013.

En conclusion, il est clair que les poissons ont des personnalités. Cela doit nous inciter à les considérer pour ce qu’ils sont : ni des choses ni de la nourriture mais des individus qui vivent leur vie, chacun à sa façon. 

Sources :

  • Sih A, Bell AM,  Johnson JC, Ziemba RE (2004) Behavioral Syndromes: An Integrative Overview. The Quarterly Review of Biology, 79(3) : 241-277. doi:10.1086/422893
  • The Scientist, Do fish have personality? : https://www.youtube.com/watch?v=WIOxWHCqnIM
  • Castanheira MF, Herrera M, Costas B, Conceição LEC, Martins CIM (2013) Can We Predict Personality in Fish? Searching for Consistency over Time and across Contexts. PLoS ONE, 8(4): e62037. doi:10.1371/journal.pone.0062037