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La nicarbazine est un nouvel outil de régulation des populations de pigeons. Présenté sous forme de grains de maïs, ce traitement contraceptif cible spécifiquement les pigeons. Cette nouvelle méthode, respectueuse de la condition animale, a déjà fait la preuve de son efficacité dans de nombreuses villes européennes. Elle est disponible en France à destination des collectivités.

La régulation des populations de pigeons de ville – les pigeons bisets – se fait traditionnellement au moyen de méthodes cruelles, telles que la capture suivie de gazage ou la stérilisation chirurgicale. Ces techniques apparaissent de moins en moins acceptables aux yeux du public, d’autant plus qu’elles sont inefficaces(1). En effet, les individus éliminés sont rapidement remplacés par d’autres, que ce soit par accroissement de la natalité ou par migration d’individus provenant d’autres régions(2). Dans tous les cas, les résultats obtenus ne sont que transitoires.

Au contraire, les méthodes contraceptives sont respectueuses de la condition animale et ont un meilleur potentiel d’efficacité car elles imposent une pression démographique continue – et non ponctuelle comme les méthodes traditionnelles (figure 1). La plus prometteuse de ces méthodes contraceptives pour pigeons est celle reposant sur l’administration de nicarbazine.

Figure 1. Efficacité théorique des méthodes reposant sur l’élimination et la contraception. Les méthodes consistant à éliminer des individus (à gauche) reposent sur des interventions ponctuelles qui font chuter l’effectif de la population. Toutefois, celui-ci repart immédiatement à la hausse, d’où une évolution en dents de scie. À l’inverse, les méthodes contraceptives (à droite), sont appliquées en continu, ce qui permet d’obtenir des diminutions d’effectif stables au cours du temps.

La nicarbazine, contraceptif pour pigeons

La nicarbazine est un médicament vétérinaire connu depuis plusieurs décennies pour ses propriétés antiparasitaires et utilisé dans le monde entier comme traitement préventif de la coccidiose chez les poulets de chair. Cette substance a également pour effet de déstabiliser la membrane vitelline située entre l’albumen et le vitellus de l’œuf, ce qui compromet le développement de l’embryon(3) (figure 2). Il en résulte une diminution du nombre d’œufs pondus et éclos. Cet effet contraceptif est bien entendu spécifique aux oiseaux. Aux doses utilisées pour le traitement contraceptif, la nicarbazine ne perturbe que la maturation de l’œuf ; les autres processus physiologiques de l’oiseau ne sont pas affectés et, de façon importante, les comportements reproducteurs restent inchangés(4,5).

Figure 2. Schéma d’un œuf. La nicarbazine agit au niveau de la membrane vitelline.

La nicarbazine, commercialisée en tant que contraceptif sous les noms Ovistop®, OvoControl® et R12®, est un complexe de deux molécules : le 4,4′-dinitrocarbanilide (DNC) et le 2-hydroxy-4,6-diméthylpyrimidine (HDP). Le DNC est le principe actif, tandis que le HDP a pour fonction de permettre l’absorption intestinale du DNC. En conséquence, un prédateur qui mangerait un pigeon traité par nicarbazine ne serait soumis à aucun effet contraceptif. En effet, lorsque le pigeon ingère la nicarbazine, les deux composants se dissocient rapidement, si bien que le principe actif ne peut plus être absorbé par l’intestin du prédateur(6).

En revanche, l’effet contraceptif de la nicarbazine n’est pas limité aux pigeons bisets mais concerne tous les oiseaux. Pour cette raison, le traitement se présente sous la forme de grains de maïs enrobés de nicarbazine, qui sont trop gros pour être ingérés par de plus petits oiseaux tels que les moineaux ou les pinsons. Toutefois, d’autres colombidés tels que les tourterelles turques ou les pigeons ramiers peuvent ingérer des grains de maïs. Mais la voracité des pigeons bisets fait que la quantité ingérée par des individus d’autres espèces est en pratique très faible et n’entraîne pas d’effet contraceptif(4,6).

De plus, l’élimination de la nicarbazine par l’organisme est très rapide, si bien que quatre à six jours après la dernière ingestion, la fonction reproductrice est entièrement rétablie(4,5). C’est un avantage car c’est une sécurité supplémentaire quant à la fertilité d’autres oiseaux qui pourraient ingérer ponctuellement de la nicarbazine. Mais c’est aussi un inconvénient puisque cela implique que, pour être efficace sur une colonie de pigeons, le traitement doit être administré de façon quotidienne ou quasiment.

Aux doses employées, la nicarbazine est sans danger pour les mammifères. Pour que des effets toxiques se manifestent, il faudrait ingérer des quantités irréalistes ; on estime par exemple que pour qu’un enfant de 15 kg soit victime d’une intoxication létale, il devrait ingérer 60 kg de produit, ce qui est évidemment impossible(6). On peut aussi noter que la nicarbazine est administrée en tant qu’antiparasitaire jusqu’au dernier jour de vie des poulets de chair, ce qui illustre son innocuité pour les humains(7).

Pour être efficace, le traitement par nicarbazine doit s’intégrer dans une prise en charge globale. Tout d’abord, il est évident que la nicarbazine ne peut agir que si elle est effectivement consommée par les pigeons. Ainsi, l’accès à d’autres sources de nourriture pour les pigeons, en particulier aux abords des lieux où la nicarbazine est distribuée, est un enjeu important. L’article préconise d’informer et sensibiliser les citoyens afin de limiter le nourrissage des pigeons, que celui-ci soit direct et volontaire ou indirect par le fait d’abandonner des restes de nourriture dans l’espace public. Un autre élément de la prise en charge consiste en l’installation de pigeonniers urbains(2), afin d’offrir aux pigeons des lieux de nidification que l’on choisit et qui ne sont pas source de conflit avec le public. De tels pigeonniers pourraient également jouer un rôle contraceptif si on y remplace les œufs pondus par des œufs factices ou si on y distribue de la nicarbazine aux pigeons..

Remarque de PAZ : Il ne suffit pas de sensibiliser/informer les personnes qui nourrissent les pigeons. En effet, les nourrisseurs considèrent, à juste titre, que les pigeons n’ont pas à leur disposition de la nourriture de qualité et en quantité suffisante. Simplement leur demander de ne pas les nourrir est voué à l’échec. Il faut au contraire, les inclure dans la politique de la Ville : engager un dialogue, expliquer dans le détail la politique de la Ville, établir des lieux/heures de nourrissage acceptés…

En 2022, la nicarbazine est utilisée avec succès dans de nombreuses villes européennes en Italie(8), en Belgique(7), en Espagne(4) et même en France(9). Nous allons détailler l’exemple de Barcelone.

L’emploi de la nicarbazine à Barcelone

Jusqu’en 2016, la gestion des pigeons liminaires à Barcelone se faisait par capture et élimination. Faisant le double constat de l’inefficacité de la méthode dans la ville(1) et de la préoccupation croissante du public pour la condition animale, la ville de Barcelone a décidé de réorienter sa gestion des pigeons vers une méthode contraceptive fondée sur la nicarbazine. La campagne engagée à partir de 2017 avait pour objectif de réduire le nombre de pigeons dans la ville tout en se donnant les outils nécessaires à l’évaluation de l’efficacité de la méthode. Un article publié en mars 2022 dans la revue Animals décrit le protocole mis en place et les résultats obtenus durant la période 2017-2019(4).

Trente-quatre colonies de pigeons ont été sélectionnées parmi celles qui suscitaient le plus de conflits avec les habitants. Les pigeons de ces colonies ont reçu la nicarbazine au moyen de distributeurs automatiques installés dans des espaces publics tels que des rues ou des parcs, comme on peut le voir dans cette vidéo.

in González-Crespo et al. 2022

Le traitement était administré chaque année pendant neuf mois, du 15 février au 15 novembre, c’est-à-dire pendant l’ensemble de la période de reproduction des pigeons. Le maïs contraceptif était distribué tôt le matin car c’est le moment de la journée où les pigeons sont le moins susceptibles d’obtenir de la nourriture par d’autres sources. Ainsi, l’attractivité des distributeurs est alors maximale, de sorte que l’absorption de la dose quotidienne de nicarbazine est assurée. En dehors de la période de reproduction, c’est-à-dire entre novembre et février, afin de maintenir la fidélité des pigeons pour les distributeurs, la distribution de grains de maïs n’est pas complètement arrêtée mais poursuivie à 15% de la quantité habituelle.

Remarque de PAZ : pourquoi ne pas plutôt continuer d’administrer la totalité de la dose avec des grains de maïs non enrobés de nicarbazine ? En plus de fidéliser les pigeons, cela leur apporterait une nourriture saine en quantité suffisante, le tout pour un coût modique (l’essentiel du coût du traitement est dû à la nicarbazine et aux distributeurs automatiques, pas au maïs lui-même).

En plus de la mise en place des distributeurs automatiques, la ville de Barcelone a mené une campagne auprès des citoyens pour mieux comprendre les motivations des gens qui nourrissent les pigeons et les inciter à réduire les quantités données.

Ce protocole étant posé, il a fallu évaluer sa pertinence. La première étape a consisté à établir, de façon objective et contrôlée, l’efficacité de la nicarbazine en conditions de terrain. Pour ce faire, durant l’année 2017, les colonies de pigeons ont été divisées en deux groupes : 24 colonies ont reçu le traitement par nicarbazine tandis que les 10 autres colonies recevaient un placébo, c’est-à-dire des grains de maïs non enrobés de nicarbazine. À la fin de l’année, l’abondance des pigeons dans les colonies traitées avait diminué de 22% tandis qu’elle avait au contraire augmenté de 13% dans les colonies ayant reçu le placébo. De plus, à la fin 2017, les juvéniles ne représentaient que 11% des pigeons dans les colonies traitées, contre 36% dans les colonies non traitées. La nicarbazine est donc objectivement plus efficace qu’un placébo.

Une autre question était celle de l’attractivité des grains de maïs enrobés de nicarbazine : du point de vue des pigeons, sont-ils aussi bons à manger que les grains non enrobés ? C’est une question importante car si les grains enrobés étaient moins bons, il faudrait craindre que les pigeons s’en détournent et ne reçoivent donc pas le traitement. Mais ce n’est pas ce qu’on observe : au fil du temps, les pigeons restent aussi fidèles aux distributeurs de grains enrobés qu’aux distributeurs de grains non enrobés. La nicarbazine ne diminue donc pas l’attractivité des grains de maïs.

En 2017, 2018 et 2019, un décompte des pigeons a été effectué dans chacune des colonies au début et à la fin de la période de traitement, c’est-à-dire en principe le 15 février et le 15 novembre de chaque année. Comme le montre la figure 3, il existe une nette tendance à la baisse du nombre de pigeons. Dans l’ensemble des trente-quatre colonies, celui-ci passe de 3801 individus au début de l’année 2017 à 1865 à la fin 2019, soit une diminution de 51%.

Figure 3. Évolution du nombre de pigeons pendant la durée de l’étude. Les périodes de traitement et d’interruption du traitement sont précisées (d’après González-Crespo et al. 2022).

La tendance baissière est à peu près régulière à l’exception de la période qui va de l’arrêt du traitement fin 2018 à sa reprise début 2019, durant laquelle on observe une forte hausse du nombre de pigeons (+757). C’est d’autant plus inattendu que cette période hivernale correspond théoriquement à la phase de non-reproduction des pigeons. L’explication tient au fait qu’en 2019, pour des raisons indépendantes du projet, la reprise du traitement par nicarbazine n’a pas pu se faire le 15 février mais a dû être retardée au 1er avril. Comme de plus l’hiver et le printemps ont été particulièrement doux cette année-là, la reproduction des pigeons s’est trouvée débridée. Au vu de cet élément, les auteurs suggèrent de reprendre le traitement par nicarbazine dès que les pigeons manifestent des comportements reproducteurs, plutôt qu’à date fixe.

En plus de l’efficacité de la nicarbazine, il était important de vérifier son absence d’effet sur les espèces non ciblées. Malgré la présence d’autres oiseaux à proximité des distributeurs, les cas d’ingestion de grains de maïs enrobés de nicarbazine ont été exceptionnels, limités à quelques tourterelles. Les doses que celles-ci ont ingérées sont insuffisantes pour avoir un effet sur leur reproduction. Par ailleurs, après chaque distribution, la totalité des graines est consommée en quelques dizaines de secondes.

Enfin, pour ce qui est du coût, le traitement par nicarbazine est plus onéreux que les actions précédentes de capture et élimination (387 000 euros contre 270 000 sur l’ensemble des trois ans). Mais comme le font remarquer les auteurs de l’étude, alors que les dépenses engendrées par la méthode de capture et élimination doivent être maintenues constantes d’année en année, les dépenses liées à la nicarbazine ont vocation à diminuer au fur et à mesure que la population de pigeons à traiter se réduit (moins de produit).

Le traitement des colonies de pigeons par nicarbazine est un outil de contrôle démographique respectueux de la condition animale car il se fonde sur la contraception plutôt que sur des méthodes cruelles. Son administration continue permet d’obtenir des diminutions de population stables au cours du temps. Éthique et efficace, la nicarbazine est déjà utilisée avec succès dans de nombreuses villes européennes. Souhaitons que ce mouvement s’amplifie.

Références

1. Senar JC, Carrillo J, Arroyo L, Montalvo T, Peracho V. 2009. Estima de la abundancia de palomas (Columba livia var.) de la ciudad de Barcelona y valoración de la efectividad del control por eliminación de individuos. Arxius de Miscel·lànea Zoològica, vol. 7: 62–71, Doi: http://doi.org/10.32800/amz.2009.07.0062

2. Dehay C. 2008. Fidélité des pigeons à un pigeonnier urbain, EPHE.

3. Yoder CA, Graham JK, Miller LA. 2006. Molecular effects of nicarbazin on avian reproduction. Poult Sci. 85(7):1285-93. doi: 10.1093/ps/85.7.1285. PMID: 16830870.

4. González-Crespo C, Lavín, S. 2022. Use of Fertility Control (Nicarbazin) in Barcelona: An Effective yet Respectful Method towards Animal Welfare for the Management of Conflictive Feral Pigeon Colonies. Animals, 12, 856. https://doi.org/10.3390/ani12070856

5. IUCN. 2017. Information on non-lethal measures to eradicate or manage vertebrates included on the Union list. Technical note prepared by IUCN for the European Commission.

6. Bruxelles-Environnement et Natagora – Gestion coordonnée de la population de pigeons dans les différentes communes Bruxelloises. 2019. Marché public de Services 2017H0608.

7. Vets For City Pigeons. https://www.vetsforcitypigeons.com/fr (consulté le 11/10/2022)

8. Albonetti P, Marletta A, Repetto I, Sasso E. 2015. Efficacy of nicarbazin (Ovistop®) in the containment and reduction of the populations of feral pigeons (Columba livia var. domestica) in the city of Genoa, Italy: A retrospective evaluation. Vet. Ital. 2015, 51,63–72.

9. QUIMPER.BZH. Oiseaux et insectes. https://www.quimper.bzh/707-oiseaux-et-insectes.htm (consulté le 11/10/2022)