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tribune contre la pêche au vif DANS LE MONDE

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« La pratique de la pêche au vif n’est plus conforme avec le droit »

Un collectif de chercheurs et de membres d’associations appelle à interdire l’usage de poissons vivants comme appâts dans la pêche de loisir. Outre la cruauté de cette pratique, elle ferait peser de graves menaces sur la biodiversité par l’introduction d’espèces exotiques ou la diffusion de virus.

Publié le 3 avril 2021 – Temps de Lecture 6 min. 

 

Tribune. Paris, Bordeaux, Montpellier, Grenoble-Alpes Métropole… Plusieurs collectivités locales françaises ouvrent enfin le débat de l’interdiction de la pêche au vif. Cette technique consiste à empaler un petit poisson vivant sur un hameçon afin d’attirer un prédateur. L’animal, transpercé vivant, panique sans issue possible et se débat pendant des dizaines de minutes, avant de succomber de sa blessure ou de se faire dévorer vivant.

La capacité des poissons à percevoir subjectivement le monde qui les entoure, et plus particulièrement à éprouver émotions, stress et souffrances, est depuis quelques années de mieux en mieux documentée.

Lynne Sneddon, référence mondiale de la recherche sur la douleur chez les poissons, conclut ainsi dans un ouvrage de synthèse paru en 2020 : « Les études montrent que les poissons ont un système nociceptif similaire à celui des mammifères, que leur comportement est affecté négativement [par la douleur], et que cela est évité par l’inoculation d’antidouleurs. Cela démontre que les poissons réagissent différemment à la douleur et aux stimuli inoffensifs. En outre, les poissons tentent d’éviter les zones où ils ont ressenti de la douleur et sont accaparés par la douleur au point de ne plus manifester normalement leur peur ni les réactions normales face aux prédateurs. Pris ensemble, ces résultats constituent un argumentaire convaincant en faveur de la sensibilité à la douleur chez les poissons. »

Minimiser la douleur

Cette sensibilité à la douleur est même aujourd’hui reconnue par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). D’autres institutions, telles que l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Association des vétérinaires britanniques (BVA) ont établi des recommandations pour minimiser la douleur des poissons utilisés dans les activités humaines.

L’utilisation d’un poisson pleinement conscient comme appât commence à faire réagir l’opinion publique. Si la pêche au leurre est une alternative bien implantée, la pêche au vif reste ancrée chez les plus anciens ou chez les spécialistes de la pêche aux silures. Cette pratique de loisir est déjà interdite dans plusieurs pays tels le Luxembourg, la Suisse, l’Irlande, l’Ecosse, certaines communautés autonomes d’Espagne, la Norvège, l’Allemagne, les Pays-Bas et dans certains Etats américains au Canada.

Ces interdictions à l’étranger ne se fondent pas uniquement sur la cruauté de cette pratique, mais aussi sur les menaces inutiles qu’elle fait peser sur la biodiversité aquatique.

En utilisant des poissons d’élevage comme vifs ou en utilisant des poissons sauvages issus d’un autre plan d’eau, on prend le risque que des vifs infectés transmettent leurs pathogènes. Une étude américaine de 2012 a investigué la prévalence des infections virales chez les commerçants de poissons appâts : 44 % des lots testés étaient porteurs d’un ou plusieurs virus, et 39 virus différents ont été recensés parmi les 4 318 poissons étudiés.

Espèces exotiques envahissantes

Pour les auteurs, « il est probable qu’une transmission virale aux populations de poissons sauvages soit imminente, et les conséquences pourraient être désastreuses ». Ils disent en outre être certains que « la nature des ventes, importations, et usages des poissons appâts contribue directement à la transmission accrue de virus ».

Certaines espèces couramment utilisées comme vifs sont listées en annexe du règlement (CE) n° 1251/2008 de la Commission du 12 décembre 2008, comme étant potentiellement vectrices de maladies pour les populations piscicoles, et des cas de transmission de parasites via les vifs d’élevage ou l’eau ayant servi au transport des vifs ont déjà été documentés (parasite Ovilplistophora ovariae aux Etats-Unis).

D’autre part, la pêche au vif est également une voie d’introduction et de propagation d’espèces exotiques envahissantes pouvant nuire à la biodiversité. Ainsi, des problématiques d’invasion biologique liée à cette pratique ont cours dans certains lacs d’altitude français (parc national des Pyrénées), et la pêche au vif figure parmi les causes supposées d’introduction de plusieurs dizaines d’espèces qui se sont établies en dehors de leur aire de répartition d’origine aux Etats-Unis.

Aujourd’hui, les poissons destinés à ce loisir peuvent être achetés dans de grandes enseignes telles que Decathlon, entre une paire de bottes et un imperméable. Après achat, ils peuvent être gardés en captivité pendant plusieurs jours avant d’être utilisés comme appâts. De leur élevage intensif au magasin, chez l’acheteur puis sur leur lieu d’utilisation, les poissons vifs sont transportés dans des conditions extrêmement stressantes et ne répondant pas à leurs besoins : petit volume et mauvaise qualité de l’eau, environnement pauvre, densité élevée, faim…

Sévices graves

Du point de vue juridique, il existe une égalité entre les poissons et les autres vertébrés, en tant qu’animaux sensibles. Or le code rural et de la pêche maritime reconnaît l’animal comme un être sensible, qui doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. En particulier, il interdit « d’utiliser, sauf en cas de nécessité absolue (…), tout mode de détention inadapté à l’espèce considérée ou de nature à provoquer des blessures et des souffrances ».

Le code pénal, quant à lui, interdit d’exercer des sévices graves, des mauvais traitements ou des actes de cruauté envers les animaux domestiques et les animaux sauvages apprivoisés ou tenus en captivité. En présence d’une multitude de leurres pouvant remplacer l’utilisation de poissons vivants comme appâts, la pratique de la pêche au vif n’est de fait plus conforme avec le droit.

Heureusement, l’évolution va dans le sens d’une meilleure reconnaissance de la sensibilité animale, poissons compris, et l’interprétation de ces lois pourrait bientôt changer. Une résolution européenne adressée à la Commission européenne, adoptée par l’Assemblée nationale, « suggère d’intégrer, dans le règlement européen sur la politique commune de la pêche, des éléments relatifs au bien-être des poissons issus de la pêche commerciale, notamment la reconnaissance de la sensibilité des animaux pêchés, l’obligation d’éviter les souffrances évitables infligées aux animaux dans le cadre de la pêche, (et) l’interdiction de l’utilisation d’animaux sensibles en tant qu’appâts vivants ».

Nous appelons donc à ce que la pêche au vif, jugée trop cruelle par nos députés pour être maintenue dans un cadre commercial, soit interdite dans le cadre du loisir.

Les signataires : Muriel Arnal, présidente de l’association One Voice ; Michel Baussier, docteur vétérinaire ; Régis Bismuth, docteur en droit international, professeur agrégé des facultés de droit ; Francesc Padros Bover, directeur du Réseau Aquaculture de Catalogne (XRAq), docteur en médecine vétérinaire et directeur du service de diagnostic des maladies des poissons de l’Université autonome de Barcelone ; Dalila Bovet, professeure en éthologie, université Paris-Nanterre ; Alice Di Concetto, juriste en droit de l’animal, Institut européen pour le droit de l’animal ; Georges Chapouthier, biologiste et philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS ; David Chauvet, docteur en droit privé, membre fondateur de l’association Droits des animaux ; Muriel Falaise, maîtresse de conférences en droit privé, université Lyon-III ; Jean-Luc Guichet, maître de conférences HDR en philosophie, université de Picardie-Jules-Verne ; Astrid Guillaume,présidente fondatrice de la Société française de zoosémiotique ; Billo Heinzpeter Studer, président de la Fair-fish International Association et responsable scientifique du groupe éthologie et bien-être ; Catherine Hélayel, secrétaire régionale Île-de-France du Parti animaliste et cofondatrice de l’association Animal justice et droit ; Marie-Claude Marsolier, généticienne au Musée de l’homme (CEA-MNHN) ; Jean-Claude Nouët, biologiste, professeur des universités ; Laurence Parisot, présidente d’honneur du Medef ; Marie Pelé,chargée de recherche en éthologie, Université catholique de Lille ; Amandine Sanvisens, cofondatrice de Paris animaux zoopolis (PAZ) et directrice d’ALI France (Aquatic Life Institute) ; Patrycia Sato,vétérinaire, présidente fondatrice de l’association Alianima ; Louis Schweitzer, président de La Fondation droit animal éthique et sciences (LFDA) ; Jessica Serra, docteure en éthologie, autrice et directrice de collection chez Humensciences ; Lynne Sneddon,chercheuse et maîtresse de conférence au Laboratoire d’endocrinologie des poissons, université de Göteborg ; Cédric Sueur,maître de conférences en éthologie et éthique animale, université de Strasbourg ; Olivia Symniacos, fondatrice du cabinet Animalex-Avocats ; Benoît Thomé, président de l’association Animal Cross ; Giovana Vieira, vétérinaire et docteure spécialisée dans l’étude du bien-être et du comportement animal.
 

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